« Que ce soit sur ses pieds, sur des roues, sur l’eau ou dans les airs, l'Homme a toujours été fasciné par le mouvement et la vitesse. Le ski n'échappe pas à la règle: à peine les hommes avaient-ils chaussé des lattes de bois que l'envie leur prit de se laisser glisser droit devant eux, sur des pentes de plus en plus raides » .
Depuis le début du XXème siècle, nous avons assisté à ce qu’on pourrait appeler la sécurisation du monde. Dans presque toutes les civilisations occidentales, le risque est source de réflexion et de questionnement : c’est pourquoi la morale sociale nous conseille de l’éviter. Voyant que l’homme ne se tenait pas encore assez tranquille, toutes sortes de lois ont été créées pour le bien et la protection de l’individu afin qu’il se sente vivre dans un monde sûr et sans surprise. Cette démarche est à coup sûr la raison pour laquelle la mort est devenue un véritable tabou. Il faut noter que la sécurisation du monde, la protection de l’intégrité physique de l’individu est souvent mise en place contre la volonté de ce dernier. Le fait d’établir un périmètre de sécurité dans lequel l’individu est plus ou moins libre d’évoluer est en totale opposition avec le manque de repères dont souffrent énormément d’hommes à ce jour : depuis quelques années, l’individu est de plus en plus amené à se construire seul et doit trouver lui-même ses propres limites. Ce manque de repères pousse l’individu à se construire une identité propre que la société ne lui donne malheureusement plus. À quoi sert ce déballage sur la société ? Rassurez vous nous ne cherchons pas à allonger les listes du parti socialiste mais bel et bien démontrer que, dans cette situation, les sports extrêmes peuvent être considérés comme un remède miracle.
En prenant des risques fous, en allant chercher la confrontation avec la mort, on se crée une identité, on devient quelqu’un, on trouve ou retrouve un sens à sa vie. Pour nous, la confrontation avec la mort serait une sorte d’épreuve ultime, une rencontre mystique avec le sens même de l’existence. Adoptant un langage, un style, un habillement bien particulier, les sportifs extrêmes forment un véritable clan. S ‘il y a union c’est qu’il doit bien avoir un facteur commun pour tous ces sportifs de l’extrême. Nous avons donc choisi de traiter plus particulièrement du ski extrême tout en sachant que la majorité du contenu de notre TM est adaptable à un grand nombre voir à la totalité des sports extrêmes.
Nous avons choisi le ski extrême car il réunit tous les aspects du sport extrême type soit la vitesse, le risque, le dépassement physique et mental, la nature, la mort mais surtout le plaisir. En effet ce sport procure à ses adeptes un plaisir pouvant presque être qualifié de jouissif. Une sorte de dépendance menace alors de s’emparer du sportif, ce sera donc tout naturellement une des recherches de notre travail. Comment expliquer que les sports extrêmes procurent un tel plaisir ?
Pour nous, le ski extrême a suivi l’évolution type de l’activité à risque, passant d’une simple activité de passionné à un sport sur-médiatisé, de l’amateurisme au professionnalisme. Les sports extrêmes sont devenus un véritable business où les sommes en jeu sont devenues énormes. Nous tenterons de comprendre la multiplication des manifestations liées au ski extrême et d’expliquer leurs succès.
Le ski extrême répondait aussi à une condition essentielle à savoir le lieu où il se pratique. Nous avons remarqué que la plupart des activités extrêmes se pratiquent dans des lieux symboliques, voire mystiques : la montagne, la mer et le ciel. Nous nous pencherons sur la
symbolique de ce lieu mythique qu’est la montagne et nous retracerons l’évolution, si évolution il y a, de la représentation de cette dernière dans les esprits. Nous chercherons aussi à savoir si les motivations du skieur moderne restent les mêmes que celles des créateurs de la discipline malgré l’immense évolution de ce sport.
La plupart de ces sports sont très physiques et on ressent dans leur pratique un besoin fou de se rapprocher de la nature, de revenir aux sources de ce qu’on pourrait appeler l’homme animal. Depuis quand et pourquoi l’homme ressent-il ce besoin de réduire la distance grandissante entre l’homme et la nature ?
Après avoir vu trop brièvement les comportements à risques en option philosophie-psychologie, nous avons tous les deux été passionnés par ce sujet. Etant nous-mêmes passionnés de tous ces sports extrêmes (à notre propre échelle), nous avons eu envie d’approfondir le côté philosophique et sociologique de ces activités à hauts risques et de comprendre pourquoi l’homme moderne avait ce besoin de mettre sa vie épisodiquement en danger. Nous pourrons nous appuyer sur la lecture de très nombreux ouvrages sur le sujet et comme si ce n’était pas suffisant, nous avons la chance de compter parmi nous un élève du Bugnon maîtrisant aussi bien le français que l’anglais et nous avons donc pu ouvrir nos recherches à la littérature étrangère. De plus nous sommes en train de réaliser un site Internet sur le ski extrême et il sera opérationnel pour la défense orale de notre travail afin que tout ce que nous avons effectué reste si ce n’est pas dans les cœurs, au moins sur le net !
Le but de notre TM sera donc avant tout de cerner ce qui se passe dans la tête du sportif de l’extrême. Pourquoi se met-il en danger ? Que lui apporte cette prise de risque maximale ? Quel rapport entretient-il avec la mort ?
Nous allons donc vous emmener là où le dépassement physique et mental est monnaie courante. Nous irons « rider » l’inconscient de ces sportifs de l’extrême, trouver de nouvelles voies dans lesquelles personne ne s’est encore jamais aventuré et tout ça pour ramener des réponses à nos questions et peut-être enfin découvrir ce qu’est qu’un sportif extrême.
Alors restez dans les traces…
Sylvain Saudan marqua à jamais l’histoire du ski le vingt-trois septembre 1967 lorsqu’il descendit le couloir Spencer à environ 3700m d’altitude. Ce « skieur de l’impossible » , comme le surnommera plus tard le journaliste Paul Dreyfus, annonce l’ère d’une nouvelle discipline, celle du ski extrême.
La volonté d’aller au-delà des limites du ski et de la montagne a cependant depuis longtemps parcouru l’esprit des alpinistes. En 1926 déjà, des guides descendaient les pentes des glaciers. Chaque année, de nouveaux cols tombaient, et les descentes devinrent de plus en plus périlleuses. On peut citer, à titre d’exemple, la descente de la face nord du Mont-Blanc par Lionel Terray et Bill Dunaway en 1953. Pierre Tardivel mentionne une descente de trois autrichiens en 1935 : « Quatre cent-cinquante mètres à quarante-cinq degrés, ce n’est plus tout à fait du ski de randonnée ».
On entre donc dans un conflit historique, puisque Saudan n’est pas le premier à descendre des pistes raides en tant que telles, mais il reste toutefois le pionnier des skieurs extrêmes, puisqu’il est le premier à s’attaquer à des pentes de 55 degrés et cela parce qu’il privilégiait la descente à l’inverse des alpinistes avant lui.
Les questions qui se posent alors sont celles-ci : à quel degré peut-on qualifier le ski d’extrême, y a-t-il une quelconque éthique du skieur extrême, comme il y en a pour les alpinistes ? Et si oui, dans quelle mesure les skieurs doivent-ils la suivre ? On peut aussi se demander quelle place a le style dans tout cela, car il est évident que le style prend déjà son importance dans les années soixante, septante et prend réellement son essor dans les années 90 en inventant une nouvelle discipline : le « freestyle ». Nous verrons qu’au cours des années la scission se marquera clairement entre skieurs privilégiant style et finesse sur des pentes néanmoins dures et les autres courant après des pentes toujours plus difficiles et toujours plus raides. Toutes ces questions nous poussent à définir ce qu’est le ski extrême en réalité, et puisqu’il n’existe aucune définition précise, nous nous référons à la définition de Rémy Lécluse, un des rares guides à emmener des clients en pentes raides : « Le ski extrême, c’est skier tout ce qui n’est pas vertical ».
La motivation de Saudan pour cette première descente du Spencer était aussi financière, puisqu’une association suisse offrait une récompense de cinq mille francs. Cependant cette motivation ne se limitait pas à l’argent, loin de là, car s’il avait pu faire sans, il l’aurait fait, seulement, il fallait bien se nourrir. Saudan était donc avant tout skieur, ce qu’il cherchait à réaliser n’avait encore aucune éthique particulière. On parla très vite de folie, jugeant cette descente comme une simple prise de risque inconsciente d’un fou suicidaire. De plus, les alpinistes eux-mêmes n’étaient pas d’accord entre eux en ce qui concernait Saudan. En effet, pour certains le ski extrême relevait purement et simplement de l’alpinisme et devait donc être accompli comme tel, c’est-à-dire en gravissant, ski sur les épaules, la montagne avant de la descendre et pour d’autres, tout cela n’était d’aucune importance puisque le ski extrême était une branche à part. Saudan, quant à lui, ne porte pas ses skis lors de l’ascension et a devant lui un autre guide. Il ne s’intéresse qu’à la descente et ne se concentre que sur celle-ci, ce qu’il lui sera souvent reproché.
Avec la descente du couloir Whymper en 1968, un nouveau palier est franchi dans la difficulté par Saudan. L’exploit est d’autant plus renforcé par l’accident de deux guides (dont une femme) qui l’accompagnaient. Cet accident accentua la performance en montrant la part élevé du risque et donc en donnant sens au terme « extrême ». La descente du Gervasutti quelques mois plus tard marqua la naissance du ski extrême comme discipline à part entière. En effet, son exploit est pour la première fois filmé, démarrant ainsi le processus de médiatisation propre aux disciplines de l’extrême. Ce n’est toutefois qu’en 1969 que l’on peut regarder les premières images de qualité des performances de Saudan. Elargissant par la même le champ médiatique. Le véritable engouement ne se fit pas attendre et sa première descente de l’Eiger en 1970 prit une dimension internationale. Le mythe « Saudan » était en train de naître. Pourtant son approche trop éloignée de l’esthétique alpine lui enlevait tout mérite aux yeux de nombreux alpinistes. Les raisons variaient souvent mais se rejoignaient toutes pour critiquer son utilisation de moyens extérieurs pour accomplir ses descentes. Pour Holzer, la descente ne pouvait être considérée sans la montée préalable et un cheminement esthétique. Holzer, l’antagoniste de Saudan, n’en a pas moins un palmarès impressionnant. Il fut l’un des premiers et l’un des rares skieurs à se tuer en action. La différence entre Saudan et Holzer est simple, l’un est skieur, l’autre alpiniste.
En résumant bien, les années 70 sont donc marquées par l’explosion du ski extrême, tout en révélant deux conceptions du ski de pente : l’approche « skieur » où seule la descente compte et l’approche « ski-alpinisme » où l’éthique prend une part importante. Serge Cachat-Rosset est un digne représentant de la première tendance ; il commence le ski de pente après avoir vu et lu les exploits de Saudan. Cet enfant fougueux ne skie que par simple plaisir et sera en quelque sorte l’ennemi de Vallençant qui lui privilégiera la part alpine de la discipline avant tout. Cette divergence va prendre toute son ampleur dans les années à venir.
Cette différence continuera à alimenter le débat tout au long de la décennie. On pense notamment à la dépose de Cachat-Rosset au sommet de l’Aiguille verte en 1973, alors que Vallençant et Baud montaient en même temps. Celle-ci lui permit de devancer les deux guides d’une journée. A chacun sa méthode pourrait-on dire, mais la question se pose à nouveau : le ski extrême doit-il être pris en compte comme une discipline du ski ou de l’alpinisme ? Conflit méthodologique difficile à résoudre puisque seule l’éthique différencie les deux disciplines. On peut ainsi presque classer les différents skieurs en genres ; on a cité Saudan « l’initiateur méticuleux », Holzer l’alpiniste puriste, Vallençant et Baud les guides soucieux de l’éthique alpine et enfin Cachat-Rochet le jeune « inconscient ». Il y a encore bon nombre de skieurs que nous ne citerons pas ici, mais qui se sont faits remarquer, notamment par le fait qu’ils se ruaient sur de pistes qui étaient auparavant le domaine privé des alpinistes. Les alpinistes vont donc miser sur autre chose pour se faire remarquer, c’est-à-dire la technique en peaufinant autant que possible leurs courbes. Nous pouvons aussi prendre en compte une certaine évolution matérielle, bien que dans les années septante la technologie n’était certes pas très avancée.
Le ski extrême sera témoin de la recherche par les skieurs de nouveaux horizons. Ainsi, Saudan skie la face sud-ouest du Mont Mc Kinley en 1972, le Nun Kun (7135 mètres) en 1977 et obtient par la même un nouveau record d’altitude. Il achève son œuvre en 1983 à l’âge de 46 ans, avec la descente du premier 8000m, le Hidden Peak au Pakistan. Son approche, sa course aux records ont souvent été critiquées par Vallençant et Boivin. Après les records de Saudan, l’altitude va exercer une fascination pour les skieurs et pendant quelques années, chacun tente de skier les pentes les plus hautes du monde. Mais skier à haute-altitude n’est pas forcément un attribut de l’extrême. L’impossibilité de chuter, de rater un virage constituent, elles, une des caractéristiques de l’extrême, on pourrait même dire critère de l’extrême.
Il faut donc se demander comment, si ce n’est par le degré de verticalité, l’on peut différencier une pente extrême d’une pente normale. Par exemple, en 1977, Daniel Chauchefoin s’engage dans une pente frisant les soixante-cinq degrés. Cette première ne marque-t-elle pas une nouvelle ère dans l’histoire du ski extrême, puisqu’il ne s’agit plus de skier une pente évidente à l’œil nu, mais d’aller là où la neige tient. Dans cette nouvelle perspective, si par hasard une partie de la piste est infaisable à ski, on peut toujours s’aider de moyens extérieurs, en descendant par exemple en rappel. A nouveau le problème de l’éthique se pose quant à l’utilisation de tels procédés. Nous verrons que cette morale alpiniste va peu à peu s’effriter à l’approche des années huitante et de l’engouement populaire et médiatique pour des courses toujours plus intenses.
Nouvelles tendances
Si le début des années septante avait vu s’opposer deux tendances rivales du ski extrême, la décennie aura également connu de grands bouleversements au niveau médiatique. Ainsi, trois skieurs extrêmes vont tenter d’exposer et rentabiliser leur image. Au cours des années huitante, Vallençant, Boivin et Gouvy vont bousculer les règles tacites de la discrétion que connaissait cette discipline jusqu’alors. Ils vont non seulement attribuer une valeur commerciale au risque, mais encore donner une nouvelle image de l’exploit en montagne.
La commercialisation de l’exploit a avant tout été une contradiction. Un exploit est d’abord vécu par soi avant d’être intéressé. La montagne, symbole de l’humilité va à l’encontre de la démarche commerciale du ski extrême. L’exploit alpiniste est redéfini par une mise en scène de l’exploit. Le paradoxe a son importance, car le souci de médiatisation pourrait effectivement pousser à la prise de risque fatale. L’exploit public amplifie le risque, du moins la prise de risque, car elle force d’une certaine manière le skieur à descendre même si en d’autres temps, sans les caméras, il aurait hésité. On peut par exemple citer l’exemple de Bruno Gouvy qui se tue lors du tournage d’une publicité. Il est cependant une exception parmi les skieurs extrêmes qui se sont majoritairement tués dans d’autres disciplines à risque. Boivin est mort en faisant du « base-jump » et Vallençant en école d’escalade.
David Le Breton évoque cette déviance marketing dans son livre « La passion du risque ». Il y utilise le terme de néo-aventurier pour définir l’acteur d’une aventure devenue « project de communication ». Il évoque aussi Malraux qui disait : « Il n’y a pas d’héros sans auditoire » et ajoute « un auditoire d’un autre genre est pour le néo-aventurier une nécessité fondatrice sans laquelle l’entreprise tourne court ». Vallençant va se rendre compte du poids d’une certaine forme de communication et réussira à s’enrichir sans avoir besoin de monnayer ses exploits. Il s’enrichira notamment avec la création de la marque « Degré 7 », ainsi qu’avec la création d’une demande de mise en danger encadrée ( stages hors-pistes Vallençant ). Vallençant et Boivin seront en quelque sorte les fondateurs d’une nouvelle image de l’alpinisme en contradiction avec leurs propres valeurs morales. En effet, l’exploit affiché et l’enrichissement ternissent leur image.
Le Breton dit justement : « La conquête de l’inutile est chargée de la plus haute des valeurs, celle qui se monnaye en symbole (…) celle qui peut assurer pour soi une signification à son existence (…) la seule générosité possible, celle qui fuit la nouvelle aventure comme la peste, mais que certains recherchent en une quête de signification ultime, est celle de l’anonymat, celle de la performance accomplie par un homme qui ne laisse aucune trace, se contente pour lui-même d’accomplir l’impossible et se tait. »
Le début des années 90 annonce le retour du grand ski, le ski de poudreuse. Face à l’engouement du snowboard et au déclin du ski, les marques se lancent dans l’appel du ski sauvage et développent du matériel adapté à la portance en poudreuse. Les américains commencent à organiser des courses sur des parcours engagés. Les chronos explosent, aujourd’hui il faut vingt minutes pour descendre le Couturier alors que la première s’est faite en quatre heures. « Si l’extrême consistait à faire bousculer les limites existantes, la nouvelle notion de « freeride » (« ski libre ») est davantage tourné vers le plaisir de skier ». On a moins peur, on banalise quelque peu le risque. Cette évolution des mentalités accentue forcément le risque. Une sorte de philosophie qui dirait : « le plaisir avant tout, tant pis pour le risque, cela en vaut la peine. » Combien de ces skieurs regardent le bulletin de nivologie avant de partir hors-pistes ? Les précurseurs ne sortaient pas avant d’être préalablement bien renseignés. Les freeriders de notre époque veulent tout, tout de suite et n’attendent pas les bonnes conditions pour aller skier. Saudan préparait méticuleusement sa descente, cela fait aussi partie de la réussite. Il n’est dès lors pas étonnant de voir un nombre croissant d’accidents. On discerne aujourd’hui deux mentalités ; l’approche freeride et l’approche extrême.
Parmi les grands skieurs extrêmes des années nonante, beaucoup y ont laissé la vie. Doit-on mettre en cause la banalisation du risque, les limites sans cesse repoussées, l’augmentation du nombre de pratiquants ? En 2004, lors de l’ « extrême de Verbier » auquel nous avons pu assister, cinq skieurs ont chuté et deux ont frôlé le pire. La chute est interdite et trop de skieurs n’en sont pas conscients. Parmi les grands réalisateurs des années septante, seul Holzer est mort en action. Difficile de s’interroger sur la prise de risque de trop. Le ski extrême est un sport à risque, mais il peut être pratiqué en mettant toutes les chances de son côté. Certains font le virage de trop, d’autres s’arrêtent à temps. Parmi ceux qui cessent, on trouve ceux qui cessent d’un coup et ceux qui s’arrêtent après un accident. Yves Détry fait partie de la première et s’est arrêté après s’être fait emporter par une avalanche dont il réchappa de justesse. Dans la seconde, on peut citer Cachat-Rosset ou encore Neuenschwander.
Aujourd’hui, seuls quelques-uns continuent de pratiquer le ski extrême comme composition alpine. La décennie a plutôt mal commencé avec la disparition de nombre de skieurs. Il reste encore quelques jolies choses à faire dans les alpes et sur des milliers d’autres sommets du monde. Il est certain que le ski extrême des années septante diverge complètement du freeride actuel. Et l’on peut désormais dire que cette divergence ne s’est pas faite pour le meilleur, mais plutôt pour le pire. Malgré tout, cette discipline repousse encore à l’heure actuelle les limites, quelles soient physiques ou psychologiques et en ce sens on peut dire qu’elle continuera encore longtemps à nous faire rêver.
Les skieurs extrêmes sont avant tout des aventuriers de la montagne. Il semble donc logique d’étudier en conséquence le lieu de leurs exploits afin de voir s’il existe un lien symbolique qui unisse intimement la montagne à leur discipline. En effet, au regard de l’utilisation du terme « extrême » on peut se demander ce qui rend toutes ces activités si extrêmes justement.
La montagne, d’une part lieu hanté par de mauvais esprits, d’autre part lieu sacré où résident les divinités. La montagne a toujours été un espace mythique auquel on attribuait diverses facultés magiques, voire mystiques. Cette montagne n’en demeure pas moins encore aujourd’hui un espace de contradictions. Antagonisme simple qui est avant tout une des caractéristiques de la montagne, celle-ci étant avant tout lieu d’oppositions perpétuelles qui datent de bien avant notre ère. Nous voyons cela notamment dans les sports alpins entre pratiquants agressifs et contemplatifs, ou encore entre tenants de l’aménagement touristique et partisans de la protection de la nature (avec des mouvements tels que la « moutain wilderness »). Autant de contradictions pour un débat contemporain qui n’est pas prêt de s’achever, puisqu’il dure depuis Rousseau et sa vision annonciatrice de l’écologisme. Mais dans ces représentations très diverses de la montagne, il est une chose qui demeure : l’imaginaire des gens qui la représentent. Cet imaginaire détermine notre attitude vis-à-vis de celle-ci et c’est en cela qu’il est très important puisque dans notre cas il peut caractériser les diverses attitudes des skieurs extrêmes qui peuvent être agressives, conquérantes et ainsi antagonistes à des attitudes contemplatives et apaisées. En ce sens nous allons tenter de comprendre comment se constituent ces héros des temps modernes en analysant dans un premier temps la montagne, ses mythes, ses différents points de vues et ses contradictions. Nous tenterons aussi de voir pourquoi ces skieurs extrêmes ont été ainsi idolâtrés, toujours dans une perspective sociale en relation étroite à la montagne. Pour cela, nous prendrons quelques thèmes récurrents de la montagne pour montrer de quelle manière celle-ci s’est constituée dans l’esprit humain uniquement par des mythes de sa propre création.
Dans son livre, Des Monts et des Mythes, Jean-Paul Bozonnet{2} traite du problème de définition de la montagne. En somme, il explique que la montagne ne peut avoir de définition objective et donc qu’elle ne peut pas avoir de concept. En effet, pour définir le concept de montagne il semble difficile de dire ce qu’est une montagne autrement qu’en lui attribuant divers critères, qu’ils soient de l’ordre de la géologie, de la pente, de la latitude, l’orientation, hauteur,… Nous ne pouvons toutefois réduire la montagne à sa géographie physique, puisqu’il existe aussi un « espace montagnard » ou un genre de vie montagnard. Pourtant, cet espace montagnard que l’on imaginerait quelque peu sauvage, peut lui aussi être urbanisé à la manière d’une grande ville. Ce village de haute montagne ainsi urbanisé et modernisé ne peut constituer l’espace montagnard dans nous parlons. Donc le problème conceptuel de la montagne se repose ici. Nous ne pouvons déduire qu’une seule chose de la montagne : ses conditions excessives. En effet, le terrain est plus pentu, le climat y est plus froid, de plus la montagne est haute, voire très haute. Nous pouvons tirer de ces constatations quelque peu simplistes une définition qui convient pour l’instant : la montagne est un milieu terrestre extrême. Cependant, comme nous l’avons dit précédemment, notre interprétation de la montagne ne peut être objective, la montagne peut être qu’une réalité subjective. Par conséquent cette définition est très relative, puisqu’on ne peut pas définir exactement la césure entre la montagne et la plaine, entre une pente extrême à skier et une pente normale. On se réfère donc généralement à la montagne par rapport à sa verticalité, pour montrer comment celle-ci est plus ou moins raide et par conséquent plus ou moins dangereuse.
La verticalité a toujours été profondément valorisée par l’homme{1}. L’ « homo-erectus » signifie pour l’homme la sortie de l’espèce animale avec un cerveau tout en haut de son corps, qui commande le reste du corps. Cette valorisation de tout ce qui est haut et vertical se voit encore de nos jours dans diverses ethnies de Papouasie qui utilisent le symbole de l’érection du phallus pour montrer leur virilité. Plus généralement, on attribue un signe positif à tout signe orienté vers le haut et une connotation péjorative à ceux qui se dirigent vers le bas. Dans le même ordre d’idée, la montagne peut être féconde (creuse) et renvoyer à l’image du sein maternel. Comme elle peut être brute et stérile, créant ainsi une volonté de domination de celle-ci. En fait, l’utilisation du mythe par rapport à la montagne est presque nécessaire, du moins il est encore présent aujourd’hui, seulement sous différentes formes plus ou moins apparentes que l’on peut distinguer. Le mythe structure et ordonne l’espace et le temps en un univers où le calme apparent est sécurisant pour l’individu. Il en va de même pour la montagne qui est, elle aussi, en quête de sens. Cette mise en ordre de la montagne comme lieu saint ou lieu maléfique permet au moins d’établir une certaine cohérence, bien qu’elle intègre en même temps de nombreuses contradictions. Ainsi la montagne symbolise-t-elle autant la grandeur que la difficulté et l’inconnu. Nous pouvons voir comment cette conception mythique a forcément fasciné les hommes tout en les effrayant.
Dans l’imaginaire archaïque, le monde possédait trois étages. Le premier constituait le monde des humains, celui-ci étant intercalé entre le monde céleste (demeure des dieux et des idées) et le monde souterrain. La montagne se situant au milieu des trois mondes, elle constitue un pont vers le monde céleste ou à l’inverse une ouverture vers le monde infernal. Elle est à nouveau à la limite des choses, elle est même « une » limite, la preuve rassurante dans cette pensée archaïque que le monde n’est pas infini. Elle est un espace extrême, il n’est dès lors pas étonnant de voir chez les hommes cette volonté d’ascension, de domination, celui-ci ayant touché une fois le ciel. La montagne se transforme alors en possibilité d’élection. A force de trop vouloir jouer avec le monde céleste on finit par tomber dans le monde souterrain. L’analogie au ski extrême, mais aussi à toute forme de pratique extrême peut être ici résumée. La montagne est une limite, elle est dans le cas du skieur, sa limite. En effet, celui-ci peut mettre toutes les chances de son côté, il n’est jamais à l’abri d’une chute, dans tous les cas ou presque, mortelle. Simplement, la volonté d’ascension et ce plaisir de descendre des pistes à plus de cinquante degrés ne peuvent être ici associés, à moins que le skieur descendant la pente ait préalablement grimpé celle-ci. Problème éthique dont nous traiterons plus tard. La montagne permet la réalisation de son être, en ce sens que l’homme peut presque naturellement transcender sa nature, sa condition humaine au péril de sa vie. Mais cette transcendance ne serait idéalement possible que si le skieur avait fait le rite initiatique de l’ascension où il se détache de son être, de son territoire et de ses origines. Il passe de la plaine à la montagne par une aventure que lui seul peut intérieurement connaître. Cette ascension peut elle-même engendrer un détachement si intense avec le monde que celui qui la subit décrira un sentiment d’état altéré, où seules comptent ses perceptions.
{2}Des Monts et des mythes ,cf. page 11 à chacun sa montagne
De nos jours, la pratique du ski s’est vu vulgarisé et banalisé à outrance par une pratique populaire massive. On ne s’étonne pas alors de voir de plus en plus de gens (en majorité des jeunes) pratiquer des sports à risques beaucoup moins fréquentés par le commun des mortels. Il est toutefois nécessaire de remarquer que cette pratique même a connu son essor et cela, en grande partie grâce à la médiatisation intensive de ce sport. Nous l’avons dit dans les pages précédentes, les sociétés contemporaines ont besoin de « héros » pour vivre et donner un quelconque sens et but à leur vie. En appliquant cette donnée au ski extrême, nous voyons que les skieurs sont ces héros d’un nouveau genre ; seulement le problème réside dans le fait que tout un chacun n’est pas un « héros » de la glisse et donc ne peut prétendre pouvoir pratiquer de la même manière qu’ils le font ces sports extrêmes, encore moins dans le cas du ski extrême. Cette barrière relative est très vite balayée par ce que l’on nomme le « freeride », puisque il est dans ce cas question de ski en liberté, sans contraintes, sans comparaisons avec d’autres skieurs où, en somme, il est permis d’avoir un niveau médiocre sans pour autant juger qu’il soit nécessaire de prendre un guide avec soi. Dans un souci de relativisation, nous sommes conscients que bons nombres de freeriders ne sont pas d’un niveau moyen, mais nous parlons ici de ceux qui justement surestiment leurs capacités. Nous voyons donc que la médiatisation des sports à risques, et du ski extrême en particulier a engendré ce que nous pourrions appeler une vulgarisation du risque. Il s’est en somme produit le même phénomène qu’avec le ski dans les années soixante, septante ; les gens surévaluaient leurs compétences et se jetaient bras ouverts dans le vide. Cependant, bien que l’évolution du ski puisse être comparable en de nombreux points à celle du ski extrême, nous pensons qu’elle diffère de celle-ci et ce, justement à cause d’une médiatisation intense du ski extrême. En effet, cette médiatisation est en un sens, et à notre sens une des causes de la tendance branchée que représente le ski extrême et c’est encore elle qui contribue à valoriser le risque de façon dangereuse.
Après bon nombre de multiplications de rencontres freeride (compétitions ou autres), l’emprise des grandes marques sur ces événements semble de plus en plus pressante et ne contribue certainement pas à une évolution saine de ce sport. En effet, la plupart des marques n’ont pas la culture du freeride qu’ont les skieurs, elles sont bien plus intéressées par les revenus qu’elles peuvent engendrer que par le ski et les skieurs eux-mêmes. Le freeride se prête bien aux jeux des marques, paradoxalement il revendique une liberté, alors qu’il est lui-même astreint à un certain nombre de tâches par les divers sponsors. Ce n’est bien sûr pas le cas de tout le monde, on peut citer à titre d’exemple Dominique Perret qui, bien qu’il soit attaché à des marques, a su prendre avantage d’elles plutôt que le contraire. Car le problème est bien là, les skieurs qui font du freeride de façon professionnelle ne sont pas libres et n’ont pas une place directrice, mais sont plutôt les pantins de marques qui sont sur le marché depuis seulement deux à trois ans. Il est bien loin le temps où les freeriders pouvaient simplement décider ou non de participer à telle ou telle compétition sans l’aide d’un quelconque sponsor. Mais nous pouvons expliquer cela de façon très simple : l’évolution matérielle.
Ces dernières années le ski extrême a évolué dans une direction où on ne l’attendait pas, c’est-à-dire dans la même direction que le snowboard, le rendant plus jeune, moins ringard, donc plus attrayant. Cependant, cette évolution si l’on peut parler ainsi ne s’est pas faite de rien. Les marques ont largement investi dans des skis plus performants, s’inspirant toujours des skieurs de l’extrême. Elles ont en effet vu le potentiel marketing avant tout le monde et étaient présentes au bon moment. Dans l’industrie, on s’est beaucoup inspiré, à juste titre, sur les snowboards et cela, non seulement sur la technique, mais aussi sur les tendances de mode. Cette tendance branchée a largement contribué a rajeunir le public, mais aussi les pratiquants.
Nous nous laissons à dire que ce comportement nouveau et risqué vient en grande partie d’une médiatisation et par conséquent d’une valorisation des sports à risques. Il serait trop simple d’invoquer comme seule raison la médiatisation de ce sport, mais il nous semble évident qu’elle joue un grand rôle dans le processus d’idéalisation des sportifs de l’extrême.
Lorsqu’on parle de ski extrême il est évident que le risque doit être pris en considération. Véritable base de l’extrême, le risque est pour celui-ci ce que l’essence est à la voiture. Il nous parait néanmoins utile de définir quelques notions essentielles.
L’individu est depuis quelques années livré à lui-même et ne peut compter que sur sa propre personne pour devenir quelqu’un. Nous allons tout d’abord traiter d’un sujet très délicat, l’enfance. Nous pouvons remarquer sans peine la multiplication des enfants que nous avons décidé d’appeler « autosuffisants ». Souvent délaissés par leurs parents et n’ayant pas toujours eu le soutien et l’affection nécessaires à leur bon développement, c’est seuls qu’ils font leurs premiers pas dans la vie. Personne n’est là pour leur montrer le chemin pour les aider à trouver qui ils sont. Ces petits humains se construisent alors comme ils peuvent, en piochant par-ci, par-là, des petites pièces détachées. Quel est le rapport avec les sports extrêmes ? Rassurez-vous, il existe. Ces individus enfermés dans une vie qui ne les intéresse pas sont constamment à la recherche de l’extrême. Il est évident que cet extrême ne se résumera pas à simplement chausser ses skis et à aller dévaler des pentes de poudreuses vierges jusqu’à épuisement. Mais ce besoin d’extrême se retrouve dans les jeux-vidéos par exemple où ils se transforment l’espace d’un instant en véritables surhommes. On le retrouve aussi dans les comportements à risques de ces jeunes : fumette, prise de drogue, violence au quotidien. Rendre son existence extrême est à notre avis le seul moyen qu’ont ces jeunes pour oublier que leur existence est tout simplement banale. Le ski extrême pourrait à coup sûr aider plusieurs de ces jeunes mais on se heurte alors à de nombreuses difficultés. Les premières sont la longueur d’apprentissage, le prix, le matériel. Il reste les petites activités extrêmes tel le saut en parachute, le saut à l’élastique et bien d’autres mais encore une fois le prix reste très élevé. Ces jeunes se débrouillent alors pour vivre le grand frisson à moindre frais. C’est cet envers de la scène que les politiciens tentent de cacher et qui frappe de plein fouet les jeunes générations. Comment prendre des risques et pourquoi ? Il n’est pas dur de prendre des risques. Dans une émission sur les jeunes de banlieues nous avons pu voir les jeux que ces jeunes s’amusaient à faire dès la tombée de la nuit. Un de ces jeux a particulièrement retenu notre attention : il s’agissait d’enfourcher sa mobylette et de rouler sur la route principale avec un casque sans visière ! A quoi bon prendre autant de risques ? La réponse nous a été donnée quelques minutes plus tard lorsqu’un de ces jeunes s’est écrié : « c’est l’éclate »{1}. A la recherche du vertige ces jeunes éclatent pour ensuite rassembler leur identité morcelée, se reconstruire, pour renaître. Ils refusent l’identité de masse que leur donne la société et ils sont de plus en plus nombreux à lutter contre cet effet d’emprisonnement moral. Ils veulent lutter contre le peu de poids qu’ils ont dans la trame sociale. Sans gens sans valeurs personnelles n’accordent à leur existence presque aucune valeur et vivent à la limite en s’amusant même à la repousser chaque jour un peu plus loin et pour qu’enfin un jour il se passe quelque chose. Le suicide est alors pour nous la sortie la plus simple ou du moins la plus rapide. Car y a-t-il un meilleur moyen de dire NON ! Mais jouer avec la mort n’a pas une issue unique et pour la plupart c’est une sorte de défi ultime. Fixer la mort sans crainte, ne pas lui tourner le dos voilà ce qui redonne à l’individu une identité. En sortir grandi, retrouver une bouffée de sens qui nous permettra d’avancer.
Nous avons remarqué aussi bien chez les adultes que chez les jeunes la multiplication des rituels initiatiques. N’ayant plus de repères donnés, l’homme cherche un grand défi pour redonner sens à sa vie. La maladie, le deuil ou encore la mort sont sources de valeur parce qu’en rappelant la précarité des choses, ils redonnent à l’existence un prix. Cette démarche est tout à fait compréhensible et quoi de plus simple pour faire le vide, pour se métamorphoser que les sports extrêmes. De plus les sports extrêmes ne redonnent pas seulement un peu de sens à la vie, ils la glorifient. Comme le dit si bien David Le Breton : « C’est là que l’homme sans qualité peut enfin tutoyer la légende, aller au bout de ses forces, jouer symboliquement (ou pas) son existence pour gagner enfin ce surcroît de sens qui rend la vie plus pleine, lui donne une signification et une valeur. »{2} L’intensité de l’événement est telle que n’importe qui se prend pour un véritable héros et voit alors sa vie comme celle de quelqu’un de grand, son existence retrouve tout simplement son sens. De plus en plus dans notre société l’homme essaie de ne pas trop réfléchir et il n’a plus besoin de sens pour agir mais pour vivre tout est différent : car il est impossible à l’être humain de vivre sa vie sans qu’elle n’ait à ses yeux ni de valeur ni de sens. L’homme a besoin de buts et de sens et comme la société ne lui donne plus de buts ni de valeur, l’homme les recherche dans les activités extrêmes. Il cherche à être reconnu et si ce n’est pas pour ce qu’il est ce sera pour ce qu’il fait. Afin de tutoyer ne serait-ce qu’un instant la légende l’individu est prêt à mettre son intégrité physique et mentale en jeu. Mais l’exploit et la performance ne sont que des jalons sur le parcours initiatique qui mène à la mise en service d’un nouveau moi. L’individu cherche la reconnaissance dans la performance et les médias l’ont bien compris. Ils nous vendent du rêve et ils nous le vendent très bien. Nous avons eu la chance de visionner le dvd « red alert » de Dominique Perret et nous avons pu constater à quel point l’identification est forte. Le statut du skieur extrême a totalement changé et il est passé d’un original un peu fou à un véritable héros. En mettant toute recherche de sens de côté les médias ont fait du ski extrême un véritable show. Les montagnes deviennent une simple surface de jeu pour enfants fous et de ce royaume, les comportements les plus aberrants sont rois{3}. Les skieurs deviennent des images, ils jouent, voire sur-jouent leur personnage, ils ne sont plus que des apparences. Le rêve s’est changé en spectacle. La recherche de sens et la profondeur spirituelle du ski extrême ont presque disparu depuis la sur-médiatisation de ce sport. Faire une voie ou un sommet seulement pour l’argent ou pour la gloire est dangereux. Combien ne sont jamais revenus de la descente qui devait les rendre célèbres ? Combien sont morts par faute d’amateurisme ou par surenchère de folie, mort pour le simple désir de vouloir faire quelque chose de jamais fait, de devenir le seul et l’unique, de devenir le meilleur ? Dans la plupart des livres et des interviews que nous avons lus, l’exploit devait se faire en solo, il faut être seul face à soi-même. C’est le principe même de la méditation et de toutes sortes de techniques visant à mieux se connaître. Cependant l’activité extrême, si elle est partagée, crée des liens très forts entre les individus d’un groupe et c’est ce que recherchent les patrons. Nous pouvons le constater avec la multiplication des raids d’entreprise. Ces raids sont organisés afin de lier les membres d’une entreprise entre eux et de créer un véritable groupe. Alors comment expliquer la solitude des skieurs dans leurs descentes ? Déjà ils ne descendent quasiment jamais seul car il y a toujours au moins un hélico, une caméra, etc. Mais la descente, elle, se fait en solo. Nous ne pensons pas que c’est exclusivement pour le bien de l’image mais bel et bien parce qu’il serait difficile de partager. Le fait d’être seul a une immense signification symbolique et partager la descente diminuerait son intensité. Il y a aussi le fait de se retrouver seule face à la nature, dans une relation presque fusionnelle. En effet que ce soit conscient ou inconscient, le skieur vit une relation très forte avec la nature. Pour preuve les expressions : « pente vierge, prendre son pied, c’est jouissif » qui ne font que confirmer que la relation homme, nature est très particulière.
Le vertige{4} est une expérience provoquée, subie, inattendue ou souhaitée, des limites, de la frontière, une expérience de franchissement, avec la double composante physique et psychique. Cette expérience hors norme qui conduit l’individu à modifier sa vision de l’univers et même la vision de sa propre situation dans cet univers. On brouille les repères et on crée un désordre provisoire dans ce qui normalement contrôle notre existence au sein de la société. Le vertige est une composante essentielle du ski extrême il est même à l’origine d’une bien curieuse expression : « je vais m’éclater ». Tout détruire pour mieux reconstruire. Ce vertige est en totale opposition avec la sécurité énorme autour des sports extrêmes. Tout est calculé et on ne doit jamais rien laisser au hasard. Heureusement le risque ne disparaîtra jamais complètement. Nous ne voyons pas la sécurité et le risque comme opposés mais comme étroitement liés. En effet la plupart de ces sports et surtout le ski se déroule entre le vertige et le contrôle, entre risques et sécurité. L’individu est clairement à la recherche de cette ambiguïté mais est irrésistiblement plus attiré par le côté vertige. Ce vertige se retrouve aussi dans la prise de drogue par exemple ; le but de presque toutes drogues étant de créer un désordre provisoire dans l’esprit du sujet et de brouiller tous les repères qui régissent sa vie au quotidien. C’est ce mélange physique et psychique qui fait que les sports extrêmes sont vécus comme un véritable bouleversement de l’être. Le corps met toute sa force au service de la performance et comme la majorité de l’énergie humaine est mobilisée pour que le corps tienne le coup, l’esprit voit son enveloppe protectrice devenir beaucoup moins perméable et toutes sortes de pensées normalement refoulées viennent semer le doute dans notre esprit et c’est alors, comme le corps, que l’esprit se retrouve en sur-régime. N’étant pas habitué à ce trop plein émotionnel, l’esprit traverse alors une sorte d’épreuve quasi aussi violente que celle que subit le corps. Le ski extrême n’est ici pas le meilleur des exemples mais son « ancêtre » l’alpinisme oui. Il y a eu de nombreux alpinistes devenus fous lors d’une ascension et pas seulement à cause du manque d’oxygène. Le corps et l’esprit subissaient une telle pression qu’ils finissaient par craquer et l’individu se retrouve alors dans un état de folie pure. Quand les alpinistes entraient dans cet état ils étaient considérés comme dangereux car ils devenaient imprévisibles et, dans ce genre de sport, être imprévisible est très dangereux. Mais c’est lorsque l’on entre dans cet état que notre vie est réellement en danger car les risques deviennent alors inexistants et l’individu n’a plus aucune pensée rationnelle. Ces actions n’ont plus de sens, il devient fou.
« Devenant comme fou, il partit droit devant lui en emportant avec lui la cordée. Tout de suite stoppé par ses équipiers il semblait animé par une puissance qui surpassait totalement la nôtre. Il tira sur la corde encore et encore et cette dernière, qui le maintenait en vie, finit par céder. Il courut droit devant lui jusqu’à que nous ne le vîmes plus. Est-il arrivé là où il voulait aller, je ne sais pas. »{5}
Comment accorder ce bouleversement spirituel avec l’attention et la concentration qu’exigent le ski extrême ? Sur certaines pentes, il suffit qu’ils loupent un virage, qu’ils ne voient pas un caillou pour mourir. Ce mélange de contrôle et d’abandon de soi, de pouvoir et d’impuissance, n’est-ce pas tout simplement ça l’aventure ? Un trop plein émotionnel que notre cerveau n’arrive plus à analyser, une émotion tellement intense qu’elle nous parait absente.
« Rien n’est impossible, seules les limites de nos esprits définissent certaines choses comme inconcevables. » Marc Lévy
Nous trouvons que cette phrase illustre à merveille la devise de tous ces sportifs et surtout de tout les skieurs : « Rien n’est impossible». Dans le monde actuel nous sommes submergés par des règles, des lois et des limites. Un périmètre défini où l’on fait croire à l’homme qu’il évolue en liberté. Mais ces limites sont faites pour être franchies et ces skieurs fous ne se gênent surtout pas ! Il existe aussi des individus (quelques-uns un dans le ski extrême mais surtout des jeunes) pour qui les limites n’existent pas. N’ayant aucun repère, ils vivent dans un suicide quotidien où les risques inconsidérés sont devenus monotones. Cette sorte d’individu ne nous intéresse guère car ils peuvent tout simplement être considérés comme des malades qu’il faut soigner et non pas comme des skieurs. En effet les skieurs extrêmes ne sont pas des inconscients, bien au contraire, ils savent faire le tri entre les risques utiles et les risques inutiles. Un inconscient ferait un saut de cinq-cent mètres en parachute sans parachute, un skieur extrême ferait un saut de six mille mètres mais avec tout l’équipement nécessaire ! Il est clair que sans risques ces activités extrêmes ne seraient tout simplement plus rien donc tous les risques ne sont pas enlevés et parfois certains sont même rajoutés afin de pimenter la descente. Mais l’homme a toujours eu ce besoin de repousser ses propres limites aussi bien que celles de l’humanité. Ces skieurs recherchent toujours du nouveau, une face encore plus folle, une voie encore plus dangereuse. La société ne lui donnant plus de limites culturelles, l’individu recherche des limites physiques. Les limites de l’esprit elles, sont plus difficiles à cerner mais bien plus intéressantes à dépasser. Se dépasser est en quelque sorte franchir une étape car c’est en dépassant ses limites que nous savons où elles se situent ! Mais qu’est-ce qu’il y a soit derrière la limite ? La mort ? L’accident ? Pour nous, la limite morale de l’homme c’est la peur. Vaincre sa peur c’est se vaincre, c’est avoir le contrôle absolu de soi-même. Ce cache-cache avec les limites du possible est pour l’homme un véritable défi et comme dans tous les défis il y a une victoire soit une défaite. En cas de défaite la sanction est souvent radicale, l’homme est donc motivé à 100% pour ne pas être puni. Le skieur cherchera donc toute sa vie à repousser ses limites. Mais y’a-t-il une véritable limite qui elle, serait impossible à repousser ; existe-t-il vraiment une frontière entre le possible et l’impossible ? Nous en sommes convaincus. Pour ce qui est de la limite physique elle est évidente mais il y a aussi une limite spirituelle. Cette dernière dépend de plusieurs facteurs et surtout du caractère du skieur. Son vécu, sa vie affective, son état d’esprit tous ces facteurs rentrent en compte lorsqu’on parle de limites. Savoir se donner des limites est une qualité très respectée dans le milieu de l’extrême et il n’est pas rare de voir des gens renoncés après deux heures de marche et juste parce qu’ils ne le sentent pas bien ou renoncer devant une rocheuse de dix mètres (faisable par de bons skieurs amateurs) juste parce que quelque chose ne leur plaît pas trop {6}. L’impatience, quoi de plus dangereux pour un skieur de l’extrême ? Comme nous le disions les skieurs professionnels ne sont pas des amateurs et ils arrivent à éviter les risques inutiles qui apparaissent dès que l’individu essayent de forcer le destin. Ces risques peuvent être évités par la précaution et la patience. Mais la limite la plus claire restera toujours l’accident. Pour nous l’accident est une sorte d’avertissement soit du corps, soit du mental, voire même de la montagne pour faire comprendre qu’il est allé trop loin. Un accident pour lui faire prendre conscience qu’il n’est pas immortel et qu’il n’est pas tout puissant. Juste un moyen de le ramener à la raison. Mais tout le monde n’interprète pas l’accident de la sorte et la plupart des skieurs recommencent leurs folies après l’accident (s’ils en ont la capacité physique !). Ce désir de dépasser ses limites, de se surpasser, sera toujours le moteur de ces fous de l’extrême. Cette envie indomptable de faire mieux, de faire plus haut, de faire plus fou, est la base du ski extrême. C’est en approchant le plus possible ou en dépassant les limites de leur force, de leur courage, qu’ils donnent à l’exploit une réelle valeur. Il n’est alors plus une accumulation de passages difficiles, mais une aventure à part entière.
Comme nous l’avons dit auparavant la peur est une sorte de limite, un frein à l’audace de skieurs de l’extrême. La peur nous la voyions comme un signal d’alarme qui se déclenche lorsque le danger est trop grand. Pour les skieurs pros la peur est une camarade de jeu. Ils vivent avec elle à chaque descente mais ils finissent par s’y habituer. Et pour les plus peureux, l’expérience se charge de réduire la peur au silence. Le danger et la peur s’allient pour briser l’être et on sait par la psychologie que le risque fait partie de l’ordre de la sexualité. Le rapprochement est osé mais nous paraît très intéressant. Cette sensation de plaisir ultime où tout se brouille, lorsqu’il ne reste plus que l’essentiel, un désir presque divin, que ce soit à ski ou en sexualité, c’est l’orgasme. Ce rapprochement permet aussi d’expliquer cette espèce de dépendance que développent les sportifs extrêmes, ce besoin de sensations fortes permanent. La peur de l’accident garde cependant une petite emprise sur eux, même s’ils apprennent de mieux en mieux à la gérer. Mais la peur ne devrait pas être un frein seulement pour les skieurs extrêmes mais pour tous. Nous avons trouvé sur le site de la fédération française de ski des statistiques sur les blessés à ski. Il était très intéressant de noter une hausse de 100% des accidents lors du premier et du dernier jour des vacances. Impatient de dévaler les pistes, les vacanciers ne font pas attention, ne s’échauffent pas, s’aventurent dans des endroits très dangereux et se blessent. Pour le dernier jour, l’explication nous paraît évidente à savoir que l’individu veut profiter à fond de ce dernier jour de ski et à nouveau, la précipitation fait oublier le danger. La peur est en même temps le moteur et le frein de toutes ces activités extrêmes. Même chez l’homme sauvage la peur était une sorte de rituel : pour devenir adulte il fallait braver ses peurs. La peur était même vue par certains comme une faiblesse et il fallait surtout la cacher. Maintenant le problème est quelque peu différent car dans notre société moderne, les gens cherchent à se faire peur tout le temps. Pour les skieurs elle est aussi parfois recherchée car elle permet au corps de libérer plus d’énergie, afin de pouvoir dépasser les limites physiques de l’individu. Mais la peur de l’accident reste bien présente et elle calme pas mal de ces skieurs. Ces conquérants de l’inutile lors de leur quête d’identité, mettent leur corps au service de la performance. Ils affrontent à la fois les obstacles dits objectifs, extérieurs (relativement prévisibles) et les obstacles que nous fournit notre propre esprit :la peur , le doute, le désespoir… Cette seconde catégorie d’obstacle n’est surmontable qu’après de nombreuses confrontations avec ces sentiments. C’est lorsque ces deux espaces sont parfaitement maîtrisés (intérieur, extérieur) que l’on exécute le bon geste au bon moment, le mouvement parfait, l’harmonie. Dans cette optique la peur n’est qu’un signe à dépasser en s’investissant complètement dans l’action, en faisant abstraction du danger par la simple exécution des gestes justes réalisés d’instant en instant. Ce qu’il faut en résumé c’est parfaitement savoir gérer l’intuition et le savoir-faire afin d’écarter tous les dangers. Mais le sportif extrême est souvent à bout de forces et son esprit a de la peine à suivre et parfois il ne fait même plus attention aux risques. Sa tête devient vide, il ne pense plus à rien. C’est cet état que certains recherchent. L’alpiniste Jean-Marc Boivin {7}, un des plus casse-cou, clame haut et fort qu’il ne recherche pas la peur mais son opposé. Sa démarche n’est pas une quête de l’émotion mais au contraire son absence complète. Certes le danger l’intriguait et le fascinait mais pour lui le plus important était ailleurs : dans son dépassement, une meilleure connaissance de soi et de ses limites, la maîtrise. Une absence totale d’émotion, il ne resterait plus que l’essentiel. Mais pourquoi se faire peur sur les skis plutôt que sur un manège ? Tout simplement que lors d’une descente tout est naturel, nous entrons en combat ou plutôt dans une sorte de partenariat avec la nature et l’émotion qui se dégage de cet acte est d’une intensité incomparable avec un simple tour de manège.
Ces aventuriers sont pour nous comme des héros de bande dessinée : après s’être identifié à eux, nous pouvons vivre le vertige par leur intermédiaire, de façon indirecte mais tout aussi efficace. Cette identification se fait grâce aux films et aux images qui se multiplient dans notre quotidien. Mais ils deviennent alors comme des exemples et comme tous les exemples ils sont faits pour être imités. C’est là que le danger intervient : l’individu n’aura pas peur car il a vu son héros sauté des corniches bien plus hautes que celle-là et il finira sûrement par se lancer. N’étant pas au point techniquement, il se fera probablement mal et on devrait se dire bien fait pour lui. Mais est-il vraiment responsable ? Il n’aura simplement pas eu idée que derrière ces belles images se cachent une immense équipe, de la sécurité mais surtout du travail. Ce n’est donc pas étonnant de noter la multiplication de journée de prévention en montagne où les riders pros se mêlent aux anonymes afin de leur expliquer que ce qu’ils font c’est leur métier et qu’ils ont derrière eux des années de dur travail. La peur ils la ressentent autant que nous tous, mais ils savent l’interpréter et ainsi ils en sont presque maîtres. En repoussant la limite de leurs peurs, ils se rapprochent un peu plus de l’ultime limite, celle où tout s’arrête.
Voilà le terme qui reste pour nous le plus étrange même après une longue étude. Nous ignorions au départ ce que ce mot voulait dire mais comme presque tous les ouvrages que nous avons lus en parlaient, nous nous sommes familiarisés avec ce mot étrange et voici la définition que nous en avons retenus : « L’ordalie est la soumission plus ou moins passive aux circonstances après une initiative où la provocation à la mort est claire. » {8}
Plus la prise de risque est grande, plus la fascination du public est grande et plus intense en sont les bénéfices retirés. Ce n’est pas seulement le cas pour les aventuriers mais aussi pour les jeunes comme nous avons pu le voir précédemment. Toute quête de limite se voit mesurée sur la même échelle, à savoir la mort. Elle donne à l’individu une place dans le tissu social et redonne à son existence valeur et sens. Ayant symboliquement fait face à la mort, l’individu repart avec un nouveau souffle. Mais si l’on remonte à l’origine du mot c’est là qu’il prend toute sa signification, une signification radicale : l’ordalie, c'est-à-dire l’abandon de soi au jugement de Dieu. L’individu fait tout pour se retrouver dans des situations périlleuses où il doit mobiliser toutes ses ressources pour s’en sortir. L’ordalie est une surenchère dans la prise de risque car elle soulève la possibilité non négligeable de mourir. Elle pousse le risque à son maximum tout en laissant des possibilités de s’en sortir. La métaphore du contact avec la mort est poussée jusque dans ses derniers retranchements. L’ordalie était surtout présente dans de nombreuses civilisations primaires lors de rites initiatiques. A ce jour elle s’est transformée en rite individuel de passage à savoir que l’individu, à travers une prise de risque excessive, affronte la réalité de mourir pour garantir son existence. On passe du communautaire à l’individuel, les risques sont personnels. S’il échappe à la mort qu’il a délibérément provoquée, il s’administre la preuve que son existence a un sens et une valeur. C’est tout simplement jouer son existence à pile ou face ou à la roulette russe.
Voilà ce qui nous semble être la base des sports extrêmes et nous allons même jusqu’à dire que si l’être humain était immortel, il n’y aurait pas de sport extrême. La mort est ce qui redonne du sens à la vie de tous ces sportifs ce qui est clairement contradictoire, mais en y ayant réfléchi depuis maintenant quelques mois, cette perspective est loin d’être dénuée de sens. L’individu lorsqu’il se mesure à la mort n’est plus maître de son destin. Le hasard fait partie du voyage et décide souvent même de son issu.
« Ils seraient morts sans une série d’évènements en eux-mêmes petits et purement aléatoires, qui se sont succédés et emboîtés de façon étrange, qui se sont produits ici et cette fois et n’ont aucune chance de se renchaîner un jour de la même manière. » {9}
Cette phrase illustre à merveille la fragilité de l’existence et de l’importance du destin lors d’une activité à hauts risques. La chance est comme un fil et trop tirer dessus c’est prendre le risque qu’il cède et d’ainsi arriver à la plus extrême des limites, à savoir la mort. La mort est la seule règle et le seul repère fixe dans ce genre de sports.
La montagne est un champ d’expériences, d’expériences uniques, de luttes et de contemplations. Mais ce champ d’expériences individuelles ne s’ouvre que quand l’objectif et le but transcendent l’expérience ordinaire de la montagne. Comme vous l’imaginez s’il est bien une chose de personnelle dans le milieu du ski, c’est la relation qu’entretiennent les « riders » avec la mort. Nous avons déjà démontré l’égoïsme des skieurs car la descente se fait souvent seul mais c’est aussi, à notre avis, afin de ne pas avoir à faire le Choix : sa peau ou la mienne.
La religion donnait un sens à la mort, une explication logique et qui permettait à l’individu de ne pas se tourmenter. La religion n’est plus le guide qu’elle était, l’individu est livré à lui-même pour la réponse à toutes ses interrogations sur le sens de l’existence, sur la mort tout simplement sur ce qu’il est. La représentation de la mort devient alors beaucoup plus personnelle et il faut rechercher le sens de sa propre mort. Cependant la mort reste un point de repère idéal car elle concerne tout le monde sur la terre et personne ne peut y échapper. En mettant leurs vies en jeu, ils cherchent simplement à se rappeler combien la vie est agréable et qu’elle vaut la peine d’être vécue à 100%. Stendhal le résume simplement en disant : « Il faut entrer dans la vie par un duel. » Tant que l’individu ne s’est pas trouvé confronté à la mort, il ne connaît pas le vrai prix de l’existence. A noter que cette confrontation ne se déroule pas obligatoirement lors d’un sport extrême mais le fait de guérir d’un cancer nous rappelle également combien la vie vaut la peine d’être vécue.
Les expériences de ces sportifs avec la mort sont comparables à celles des chamans : ils parviennent à atteindre un ailleurs où l’impossible devient possible. Cet endroit comment y parvenir sans mettre sa vie en danger ? En revenir vivant, c’est rentrer avec une force démultipliée, une sorte de pouvoir. Aller consciemment à la rencontre de la mort, la provoquer, s’amuser avec elle, s’en rapprocher le plus possible tout en essayant de la contrôler, c’est ressentir l’urgence de vivre, enfin mesurer la vie à sa juste valeur. C’est en voyant le noir que le blanc paraît si beau et si clair…
{2} David LeBreton, in « Passion du Risque », recto de la couverture
{3} Inspiré par le livre d’Eric Dumont : « Les Aventuriers de l’impossible »
{4} Définition inspirée par les livres de David Le Breton : « Passion du risque », « Jeux symboliques avec la mort » et l’ouvrage de Paul Yonnet : « La montagne et la mort ».
{5}Maurice Herzog,, « les grandes aventures de l’Himalaya »
{7} Alpiniste renommé pour ses prises de risques maximales lors de grandes ascensions
{8} David Le Breton, « Jeux symboliques avec la mort ».
{9} Paul Yonnet, « La montagne et la montagne ».
Bertrand Dénervaud est un des plus prestigieux freerider suisse de tous les temps. Il est membre du jury de l’Xtrême de Verbier, membre du comité et ouvreur de la piste. Il est aussi très impliqué dans des grands projets visant à protéger et à sauvegarder nos montagnes et nos lacs (Summit foundation) et dans des événements tel que le freeday (journée de prévention et d’initiation au freeride). A côté du freeride, il travaille pour la marque « Scott ». Nous venons de trouver l’homme de la situation. En effet qui pourra mieux que lui nous renseigner sur le côté marketing et nous faire profiter de son expérience de freerider pour nous faire voir ce que pense un professionnel de l’extrême de son activité. Nous pourrons grâce à cette interview confronter ses pensées aux nôtres afin de voir s’il le ressent réellement tout ce que nous avons dit dans les pages précédentes.
L.G, A.Z : Quel est ton rôle au sein de l’équipe de l’Xtrême de Verbier ?
B.D : A l’Xtrême, je fais partie du groupe qui invite les « riders » ( = freeriders ) avec Nicolas qui est l’organisateur. Chaque année, on s’assied en été, on re-regarde tous les « runs » ( = descentes ), on regarde les applications ensemble comme ça Nicolas n’a pas besoin de décider qui vient ou ne vient pas tout seul. Après, pendant l’événement en lui-même, je suis en général le premier ouvreur, je descends donc la face en premier et cela pour tester la neige, en plus pour donner quelques informations aux riders. Cela est nécessaire, parce qu’avant l’événement personne ne descend la face pendant trois semaines, afin de laisser la descente vierge de toutes traces. Comme ça, on peut leur dire s’il y a des mauvaises surprises, s’il y a des plaques, si c’est gelé à certains endroits. Je remonte ensuite au sommet, vers les juges, comme ça je peux leur dire à eux comment est la face, si cette année on peut s’attendre à des bons runs, parce que les conditions sont parfaites ; cela les aide surtout à juger les premiers runs, car si l’on sait comment est la neige et que les conditions sont excellentes, par exemple, on peut s’attendre à ce que les runs soient très bons. Quand on sait cela et que les premières descentes sont assez moyennes, on peut ainsi leur donner une note basse, ce qui permet ensuite d’avoir une marge pour les notes des runs suivants. Durant l’événement, ce qui est surtout difficile, ce sont les notes moyennes, parce que si l’on note celles-ci trop haut, après il est difficile de noter les riders suivants qui peuvent être meilleurs, d’où l’intérêt du premier ouvreur qui donne un peu le niveau général auquel il faut s’attendre.
Toi qui travailles pour une marque, as-tu constaté une évolution des mentalités, que ce soit dans l’Xtrême de Verbier, ou, plus généralement, par rapport aux freeriders et au fait qu’il y ait de plus en plus d’argent dans ce milieu ?
Il y a eu un moment où le freeride était bien à la mode ; on peut dire que c’était il y a environ cinq ans, au moment où toutes les marques sont réellement entrées dans le milieu, et qu’elles ont commencé à investir beaucoup, on peut dire que c’est à ce moment là qu’il y a eu une sorte de boom de l’extrême, toutes les marques ont pensé qu’il leur fallait une team freeride et où les freeriders ont réussi à vendre leur image pas trop mal. Mais depuis environ deux ans, c’est bien redescendu, maintenant il y a énormément de freeriders qui n’ont pas de contrat et sans contrat, on ne peut pas faire grand chose dans ce milieu. Pour le snowboard, en général, mais aussi pour le ski, ce n’est pas un bon business en ce moment, mais il est clair qu’en plus avec une année comme celle-ci avec Turin et les jeux olympiques, les marques essayent plutôt d’avoir des « freestylers » qui vont aller aux jeux. Le souci qu’ont les marques en général avec le freeride, c’est que l’on a beau avoir de superbes photos ou films, on en voit presque jamais le matériel utilisé. C’est toujours filmé de loin, il y a de la poudre partout... au final il n’y a pas de retour placement-produit. Donc à cause de cela, il y pas mal de freeriders qui s’en sortent mal au niveau financier, parce que les marques préfèrent investir dans quelque chose de plus rentable.
Avec ta grande expérience des descentes, on espérait que tu puisses nous dire un peu ce que tu ressentais avant, pendant et après une descente, à quoi est-ce que tu penses ?
En fait, cela dépend pour moi beaucoup du degré. Des pentes qui ne sont pas très raides et/ou pas très difficile influencent notre façon d’appréhender la descente. Suivant comment elles sont, on se dit que l’on ne risque pas grand chose, on se fait juste plaisir à fond en faisant de grandes courbes et là, en règle générale, tu éprouves du plaisir pendant la descente. On s’éclate vraiment pendant le virage, on n’a pas besoin quand on arrive en bas de se retourner pour regarder la trace, c’est vraiment un plaisir instantané. Puis après, plus les pentes deviennent raides, plus il y a des passages engagés dedans, plus tu fais en quelque sorte abstraction des passages faciles pour te concentrer sur les passages durs et en l’occurrence, le plaisir vient plutôt après. Par exemple, lorsque l’on réussit à poser une « cliff » ( = falaise), avant de se jeter, on a peur, alors on se concentre et on se lance en se disant que ça va réussir, que l’on est capable et alors là, le plaisir monte à la fin de la descente, lorsque l’on est ravi d’avoir réussi ce que l’on voulait… La différence entre un terrain plat où il y a par exemple une grosse « cliff » et un terrain raide très raide comme l’Xtrême, c’est qu’à Verbier il n’y a presque aucun moment où tu peux te relâcher, on doit être concentré du haut jusqu’en bas parce que même un virage simple peut masquer quelque chose et provoquer la chute fatale.
Justement cet accident, que représente-t-il pour toi ?
L’accident est un peu le passage obligé lorsque l’on s’expose comme ça ; il n’y a personne qui fait dix ans du ski ou du snowboard pro sans qu’il lui arrive une seule fois quelque chose, c’est tout simplement impossible.
Est-ce alors une sorte d’avertissement ?
Il y a différentes sortes d’accidents ; l’accident où l’on a exagéré, où l’on a été trop loin par rapport à nos capacités, il y a l’accident de circonstance où la chance n’a pas été avec toi… il y en a plein, mais de toute façon, un jour ou l’autre, il y en a un qui nous arrive, il faut juste espérer que ça n’est pas trop grave. Le problème, c’est que beaucoup de gens dans la société actuelle n’acceptent pas l’accident, elle cherche un responsable, il lui faut un coupable, dans tous les cas il faut une explication. Le milieu de la montagne et le milieu de la mer sont peut-être les deux derniers milieux où il y a encore une population qui accepte l’accident, la possibilité de l’accident. Des gens qui acceptent que les éléments puissent nous faire subire quelque chose. Demain, si l’on se retrouve en mer et qu’il y a une tempête, ce n’est la faute de personne. En montagne, c’est un peu pareil, c’est une question d’appréciation, on peut aller s’exposer dans un endroit, mais on n’est jamais à cent pour cent sûr que la neige tienne, qu’il n’y ait pas un caillou à la réception d’un saut. Donc on prend des risques, que l’on espère, mesurés, en sachant que sur cent fois où l’on prend des risques à septante pour cent, on a quand même la possibilité de tomber du mauvais côté de la barrière. Après, grâce à l’expérience, on peut faire en sorte que même lorsque les choses se passent mal, on limite les dégâts. Mais il reste tout de même le risque qu’une fois ou l’autre, ça fasse mal, on a tous une ou deux cicatrices.
Que penses-tu de la sécurité lors de l’Xtrême de Verbier par exemple ? Penses-tu que celle-ci puisse nuire au plaisir du freerider ?
L’Xtrême de Verbier est vraiment un show, il faut le voir comme tel ; c’est une vitrine pour montrer à un public le plus large possible ce qu’est ce sport. C’est un show en ce sens que les riders prennent un temps fou à étudier leur ligne, alors que l’on ne prend jamais autant de temps pour étudier la descente en temps normal. C’est un show aussi parce que normalement on prend son temps pour descendre une face comme ça. Les deux seules raisons pour lesquelles tu ne prends pas ton temps lors de la descente d’une face, c’est à cause d’un « contest » ( = compétition) ou d’une caméra ; ces deux éléments font qu’un bon rider va skier juste à l’intérieur de sa limite et qu’un rider peut-être moins expérimenté va parce qu’il y a des caméras, parce qu’il y a des juges skier juste en dessus de sa limite, c’est une des grandes raisons pour laquelle à l’Xtrême, il y a un bon nombre de freeriders qui ont déjà de nombreuses années d’expériences, Nicolas a peur que les gens aillent au-delà de leur limite parce que c’est l’Xtrême. On essaye d’inviter des gens qui ont suffisamment de recul pour rider à leur niveau malgré les enjeux. Des gens qui ne prennent pas des risques inconsidérés parce que c’est une grande compétition.
Alors tu prends quand même plus de plaisir quand tu descends une face pour toi que lorsque tu es dans une compétition ?
Oui et non, parce que l’approche est différente lorsque l’on skie pour soi, parce que l’on improvise beaucoup plus. A l’extrême, l’improvisation n’a pas sa place, on sait chaque virage que l’on va prendre, on connaît chaque bosse que l’on va sauter ; le run a déjà été fait 150 fois dans la tête avant la descente réelle, avec trois ou quatre variantes selon les réceptions de saut. Beaucoup d’options s’offrent à nous selon les réceptions donc, mais aussi selon la qualité de la neige. Mais au final, tout est préparé, tout est pensé à l’avance.
Avec tout ce que tu nous as dit, est-ce que tu arriverais à dégager un profil type du freerider ? Quelque chose qui les regroupe plus ou moins tous ?
Le freerider est avant tout quelqu’un qui se construit. On devient freerider à force de faire nos expériences. Un peu à la manière d’un alpiniste, on ne naît pas alpiniste, on devient alpiniste à force d’aller tranquillement toujours plus haut, à force d’apprendre toujours un peu plus sur la montagne. Plein de petits détails qui font que l’on change lentement mentalement notre façon de voir la montagne, à force de la côtoyer.
Que représente pour toi la montagne, quel rapport t’entretient avec elle ?
Plus j’avance, plus j’en ai fait, plus j’ai de respect et surtout plus j’ai peur. Quand on côtoies bon nombre de skieurs et/ou snowboarders que l’on respecte énormément, qui sont parfois meilleurs et que c’est eux qui se font avoir, c’est là que l’on réalise que plus on apprend, plus on se rend compte du fait que l’on y connaît rien. Et même en sachant tout, il y a tellement d’aléatoires… ça demande dès lors, un travail sur soi. Il faut accepter, assumer ses actes ou alors arrêter.
En somme, il faut rester humble face à la montagne
Oui, complètement. Mais, aussi, on entend souvent ces grandes phrases : « il faut être capable de renoncer quand les conditions sont mauvaises. » cela dit, il est rare que l’on arrive au sommet, que l’on se dise que les conditions sont mauvaises et que l’on reparte aussitôt. En général, on sait déjà bien avant de monter si les conditions ne sont pas bonnes. Une fois monté, de toute façon, il faut bien descendre par un endroit ou par un autre. Mais alors, tu fonces et tu prévois tes points de sortie si ça se passe mal.
Mais justement, on voit souvent sur des vidéos, le freerider seul et alors tout paraît simple, comme s’il y était allé sur un coup de tête, sans préparation préalable…
Mais dans les vidéos, il faut savoir comment ça se passe. D’abord ils vont faire des photos de la face depuis en bas, puis ils re-vérifient avec des jumelles. Après ils montent avec l’hélicoptère dans la face, ils vérifient leur ligne à l’envers. Quand ils arrivent en haut, ils ont leur écran LCD et ils regardent leurs photos de la face et ils la mémorisent. Ensuite la plupart d’entre eux ont un Walkie-Talkie et le caméraman qui filme leur dit si jamais il se passe quoi que ce soit. Il peut aussi donner des indications au skieur, lui dire qu’une plaque a lâché en dessus ou qu’il se dirige dans une mauvaise direction, etc. Il y a nettement plus de préparation que ce que les films laissent entendre. Il y a toujours un guide, il y a toujours du monde là autour, on ne montre en effet pas toute l’infrastructure qui se cache derrière.
Penses-tu qu’il est dangereux de montrer ce genre de vidéos, sans montrer le cadre qui existe derrière la caméra ?
Oui, c’est dangereux, parce que forcément cela donne envie. Mais d’un autre côté ces vidéos sont géniales parce qu’on voit qu’il est possible d’exercer sa passion dans un cadre
relativement sécuritaire. Le problème, c’est que l’image demande que le freerider soit seul dans une nature vierge. Mais à côté, il y a pas mal de mouvements qui se mettent en place comme « l’envers du décors » organisé par Cyril Nery et qui fait le tour des écoles pour expliquer vraiment aux jeunes ce qu’il se passe derrière ces vidéos, derrière ce rêve que l’on essaye de vendre. Il serait pourtant faux de croire qu’en faisant de la prévention, les gens vont miraculeusement cesser de vouloir y aller. Chacun a une responsabilité, que ce soit l’industrie ou les riders, tout le monde devrait faire le maximum pour informer.
D’un autre point de vue, pourquoi priverait-on les gens de faire ce que nous faisons tous les jours, je n’irais pas jusqu’à dire que ça vaudrait la peine de mourir pour cela, mais cela reste un sentiment extraordinaire de descendre en hors piste.
T’arrive-t-il d’y penser à la mort, pendant la descente par exemple ?
Pendant la descente : non ; après on y pense forcément si l’on a eu l’impression d’avoir joué un peu avec elle. On y pense d’autant plus, lorsque des gens que l’on connaissait bien y sont passés. Quand on ride avec quelqu’un à qui on donne toute sa confiance parce qu’il avait une telle connaissance qu’on aurait pu y aller les yeux fermés et que c’est lui qui y passe…. Tout devient plus relatif.
Qu’est ce qui pourrait te faire arrêter de rider ?
Je pense que quelques uns qui ont eu une mauvaise expérience et qui s’en sont sortis in extremis se sont dits « plus jamais ». Mais moi, ça ne m’est encore jamais arrivé. Chacun a une limite, chacun a une leçon à tirer de ses expériences. La plus grave pouvant être la leçon finale.
Tu n’es pas marié et tu n’as pas d’enfants, mais penses-tu que cela changerait ta façon de rider ?
Oui, il est certain que ça donne une responsabilité supplémentaire, parce que si l’on tombe, ce n’est pas seulement nous que nous pénalisons. Mais il y a des gens qui change leur manière de rider et d’autres qui continuent à prendre des risques ; mais quand tu es en haut, tu es de toute façon concentré sur ta descente et sur rien d’autre. C’est clairement un métier où l’on s’expose.
La première chose, que nous n’avons pas été étonnés d’entendre, est la définition de Bertrand Dénervaud d’un événement comme l’Xtrême de Verbier comme étant un show. Tout est préparé des jours à l’avance et à moins d’une mauvaise surprise il n’y a quasiment pas de place pour l’improvisation. De plus dans une compétition comme celle-ci, les organisateurs ne recherchent que des gens expérimentés afin de minimiser tous les risques. Il faut donc en déduire qu’il y a le ride business et le ride plaisir. Le ride business a ses propres règles et les skieurs et les snowboardeurs pros sont obligés de participer à ce business pour le simple fait que ce sont ces photos, ces films, ces compétitions qui les font vivre. Le plaisir que procure cette sorte de ride est à notre avis différent et moins pur que le ride naturel. Le ride business c’est ce qui nous fait rêver et c’est ce qui permet aux freeriders de se vendre. Mais la préparation qui apparemment est quasi nulle est en fait gigantesque. Les lignes sont étudiées soigneusement et on essaie de tout prévoir, de mettre toutes les chances de son côté pour que tout se passe bien. Bertrand Dénervaud, de par son emploi chez Scott, nous a appris que le ski et le snowboard extrême ne sont plus aussi intéressants qu’il y a quatre ou cinq ans. En effet les descentes extrêmes, les films et les photos valorisent beaucoup plus l’homme que le matériel et le retour sur investissement n’est donc pas assez important.
Le ride pour le plaisir se rapproche beaucoup plus de ce dont nous avons traité depuis le début, un plaisir avant tout personnel. Nous l’avons donc interrogé sur sa propre expérience afin de se glisser en lui lors d’une descente virtuelle. Pour lui il y a deux grandes sortes de descente, les raides et les très raides ! Le plaisir qu’il tire de ces deux descentes n’est pas le même. Lors d’une pente raide mais où le danger n’est pas omniprésent, le plaisir est instantané. On prend son pied tout au long de la descente et on profite un maximum. Pour une pente très raide les choses sont quelques peu différentes. Avant la descente la peur est bel et bien là et il y a une recherche de concentration extrême. Une fois partie, la concentration doit être maintenue tout au long de la descente car l’erreur n’est pas permise. Il n’y a pas de vide dans une descente comme celle-ci, mais une intensité continue qui ne nous accorde aucun repos, aucun moment de récupération lors de la descente. Mais une fois passée, cette descente lui procure un bonheur immense et bien plus profond que lors d’une petite pente. La pression retombe et le sentiment d’en être revenu glorifie l’âme du descendeur. Mais ce qui nous a étonné c’est ce qu’il nous a dit à propos des limites. Pour lui il ne faut jamais aller au-delà de ses limites et il faudrait même garder une marge de sécurité et ainsi éviter de se donner à 100%. Il faut quand même remarquer le fait que nous nous sommes entretenus avec un homme d’expérience : son discours n’est-il pas seulement une façade ? Descend-t-il toujours en dessous de ses limites ? Rien n’est moins sûr. Rester en dessous de ses limites permet d’éviter l’accident et sur ce point Bertrand Dénervaud a été très clair : « C’est un passage obligé, il est impossible de faire dix ans de freeride sans être au moins une fois victime d’un accident ». Mais le mot victime n’est sûrement pas à sa place car pour lui, il est responsable de ses actes. De nos jours la société veut à tout prix éviter l’accident et s’il se produit quand même, on cherche alors des responsables. Dans les milieux de l’extrême (principalement la mer et la montagne) les responsabilités sont assumées. Comme il le disait lui-même : « Ce sont des endroits où l’on accepte encore l’accident ». Et n’est-ce pas ça la liberté totale ? Il distingue cependant deux sortes d’accident à savoir les petits pépins et les grosses chutes. Ces dernières étant comme nous l’avons dit auparavant une sorte d’avertissement. Les petites chutes ne sont pour lui qu’un passage obligatoire dans une carrière de freerideur.
Nous l’avons ensuite interrogé sur le rapport qu’il entretient avec la montagne. Il dit lui-même avoir beaucoup de respect pour elle. Il dit surtout que plus il la connaît plus il en a peur. À force de voir les autres se faire avoir où même de se faire avoir soi-même on apprend à la respecter. La phrase qui nous a le plus marqué est lourde de sens : « Il faut toujours rester humble, la montagne est bien plus forte que moi et ça je ne dois jamais l’oublier ».
Nous avons donc eu la chance de nous entretenir avec un homme qui sous son apparence de freerider décontracté est en fait un homme d’une sagesse et d’une modestie extraordinaire. Son témoignage nous a confirmé que notre réflexion était pertinente et pleine de sens et ceci même pour un professionnel de l’extrême.
Merci à lui pour sa bonne humeur et sa disponibilité…
Nous arrivons maintenant au terme de ce travail, le périple philosophique touche à sa fin. Comme le font tous les freeriders après une descente, il est maintenant venu le temps de retourner vers notre trace : le temps du bilan.
Nous nous rappelons sans peine les premiers temps de l’élaboration de ce travail de maturité. Nous ne savions pas comment prendre ce sujet et nous ne savions pas par quoi commencer. Puis, à force de lecture et de documentation, nous avons été passionnés par ce sujet. En s’appuyant sur de nombreux ouvrages mais surtout sur des réflexions de notre propre élaboration, nous avons pu partir dans ce développement sans crainte.
Tout d’abord l’historique nous a permis de situer chaque skieur dans son temps et de pouvoir observer l’évolution du milieu. Puis par la suite nous nous sommes penchés sur l’environnement du skieur extrême afin d’en savoir un tout petit peu plus sur ses activités. L’opposition totale entre la montagne ; lieu mythique où je suis responsable de mes actes, où chaque erreur se payera un jour où l’autre et la société moderne qui cherche à tout prix à responsabiliser chaque incident et dont la principale activité est de trouver des coupables pour chaque faute commise. C’est cette opposition totale de milieu qui nous a donné envie d’aller chercher dans l’individu ce qui pouvait bien le pousser à descendre des pentes quasi-verticales. À partir de là, nous pouvions donc nous pencher sur le rider et ses motivations. Cette partie sera pour certains une sorte de psychanalyse du skieur extrême mais si nous devions la décrire, elle serait, pour nous, la couche consciente du skieur extrême. En s’attaquant à cette partie nous avions peur de nous heurter à la barrière de l’inconscient mais les nombreux livres écrits de la main d’ancien rider nous ont vite prouvé le contraire. De plus, après avoir eu la chance de parler quelques minutes au téléphone avec de nombreux skieurs mais surtout après avoir rencontré Bertrand Dénervaud pour une interview, nous nous sommes rendus compte que toutes les questions auxquelles nous avons tentés de répondre, les riders, eux, se les posent chaque jour. Leurs avis et leurs témoignages ont donc été très utiles pour le développement de toute cette partie. Merci à eux.
Nous avions pour but de chercher le profil type du rider de l’extrême mais nous avons vite abandonné cette idée car rien que les personnes que nous avions rencontrées avaient des personnalités totalement différentes. Chacun d’entre a des motivations différentes et contrairement ce que nous pensions au départ ; à savoir qu’ils étaient tous semblables, nous vîmes apparaître toutes sortes de gens. Cependant il était aisé de voir dans leurs yeux une étincelle briller lorsque l’on abordait un sujet touchant de près où de loin à leur passion. Des hommes et des femmes prêts à sacrifier leur vie, pour l’amour de la pente, pour ce bonheur intense que procure la glisse. Cette notion de jeu nous a aussi intriguée et c’est ainsi que nous avons traité les limites, de la mort et de la peur.
Toute cette démarche intellectuelle nous a amené à répondre à la question que nous nous étions posés tout au début de ce travail de maturité à savoir : « Qu’est-ce qu’un skieur extrême ? »
Le skieur extrême ne naît pas skieur extrême, il le devient à force d’expérience, de travail et de persévérance. Il est un homme qui a choisi de sortir de ce fantasme sécuritaire de la société moderne, un homme qui par l’exercice de sa passion donne un sens à son existence. Il a choisi d’évoluer dans un environnement où les actes doivent être assumés et où le rejet de la faute sur autrui est banni. Il est un skieur de niveau supérieur non seulement techniquement mais philosophiquement parlant : un skieur qui fait les bons choix, qui sait en fonction du moment donner son maximum ou rester en deçà de ses limites pour ne pas être pris dans les innombrables pièges de sa meilleure ennemie : la montagne. Il est un homme qui tient son destin entre ses mains. Il est un homme libre.
AÏT-BRAHAM, Christophe, Imaginaire de la montagne, ou la philosophie olympique, en littérature de jeunesse pour adolescents : art, sport, culture, nature, littérature et olympisme, Paris, La Sorbonne, 1995
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YONNET, Paul, La montagne et la mort, Paris, Editions de Fallois, 2003
www.skipass.com
Ce site est un concentré de tout ce qui se fait de mieux en matière de site sur le ski. On y trouve des références d’ouvrages, des interviews, des photos, des tests et bien plus encore. Les forums nous ont permis de rencontrer et de partager nos avis sur les grandes questions de notre travail avec des amateurs et des professionnels.
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